
Parmi tous les drapeaux nationaux d’Europe, celui du Pays de Galles est peut-être le plus reconnaissable : un dragon rouge ailé et flamboyant figure au centre d’un champ divisé horizontalement entre le blanc en haut et le vert en bas. Il ne s’agit pas d’un simple symbole ornemental, mais du cœur battant d’une identité nationale ancienne, fière et profondément enracinée dans la mythologie celtique.
Le drapeau gallois est connu dans le monde entier sous le nom de Y Ddraig Goch, expression galloise qui signifie littéralement « le dragon rouge ». Son nom officiel en gallois est Baner Cymru, c’est-à-dire « drapeau du Pays de Galles ». C’est l’un des rares drapeaux nationaux à représenter un dragon : dans le monde, seul le Pays de Galles et le Bhoutan possèdent un dragon sur leur drapeau national.
Ses origines se perdent entre l’histoire documentée, la mythologie celtique et les légendes médiévales, ce qui en fait l’un des symboles nationaux les plus fascinants et complexes du Royaume-Uni. Reconnu officiellement seulement en 1959, le drapeau gallois renferme des siècles de résistance, de culture et de fierté d’un peuple qui a su préserver son identité malgré des siècles de domination anglaise.
Le drapeau du Pays de Galles est composé de trois éléments : un fond bicolore divisé horizontalement en deux moitiés (blanc dans la moitié supérieure, vert dans la moitié inférieure) et un dragon rouge au centre, représenté en position passant, c’est-à-dire en train de marcher avec une patte avant levée.
Le dragon gallois possède quatre pattes, les ailes déployées, une queue pointue et la gueule grande ouverte. Contrairement à de nombreux drapeaux nationaux, la forme exacte du dragon n’est pas standardisée : au cours des siècles, différentes interprétations graphiques du symbole ont existé et coexistent toujours, avec des variations dans les proportions, la position de la queue, l’ouverture des ailes et les détails anatomiques. Cette absence de standardisation fait partie intégrante de l’histoire visuelle du drapeau.
Les couleurs officielles sont le rouge Pantone 186C pour le dragon et le vert Pantone 355C pour la moitié inférieure du fond. Le blanc et le vert étaient les couleurs de la dynastie Tudor, qui avait des origines galloises : Henri VII les adopta comme ses propres couleurs héraldiques, et c’est à partir de là qu’elles entrèrent dans la tradition héraldique galloise. Le vert représente aussi la nature et les collines du Pays de Galles, tandis que le blanc est traditionnellement associé à la paix.

Les racines du dragon rouge gallois remontent probablement à l’époque de l’occupation romaine de la Britannia. Les Romains utilisaient le dragon comme insigne militaire : les draconarii étaient les porte-enseignes des cohortes romaines, et leur étendard — appelé draco — représentait un dragon la gueule ouverte, conçu pour siffler au vent lors des charges. Lorsque les Romains quittèrent la Britannia, les chefs militaires celtes adoptèrent le symbole, au point que les anciens Bretons appelaient « dragon » leurs commandants militaires.
Le premier témoignage écrit du dragon comme symbole du Pays de Galles se trouve dans l’Historia Brittonum, écrite vers 820. On y trouve la légende des deux dragons de Dinas Emrys, qui deviendra l’un des récits fondateurs de l’identité galloise. Le symbole est ensuite repris et développé dans le Mabinogion, le plus ancien recueil d’œuvres en prose de Britannia, avec des textes datant de la période entre 1000 et 1200.
La légende la plus célèbre liée au dragon gallois met en scène le roi Vortigern et le jeune Merlin. Le roi celte cherchait un endroit pour construire son château et choisit la colline de Dinas Emrys, en Snowdonia. Chaque nuit, cependant, les murs qu’il venait de construire étaient mystérieusement démolis. Les conseillers du roi suggérèrent de trouver un garçon orphelin doté de pouvoirs prophétiques : le choix se porta sur le jeune Merlin — appelé Myrddin Emrys en gallois — trouvé dans la ville de Caer Myrddin, l’actuelle Carmarthen.
Merlin expliqua à Vortigern qu’un étang caché se trouvait sous la colline, et dans cet étang dormaient deux grottes de pierre contenant chacune un dragon. Le roi fit creuser : les dragons se réveillèrent et commencèrent à combattre. Après une longue bataille, le dragon rouge vainquit le dragon blanc. Merlin interpréta la prophétie : le dragon rouge représentait les Bretons et les Celtes gallois, tandis que le dragon blanc symbolisait les Saxons envahisseurs. La victoire du dragon rouge prédisait la résistance et le triomphe éventuel du peuple gallois.
De façon remarquable, une fouille menée en 1945 à Dinas Emrys a découvert des preuves concrètes d’un lac artificiel et d’une forteresse datant de l’époque de Vortigern, donnant à la légende un ancrage historique inattendu. Le site est aujourd’hui accessible et reste l’une des destinations les plus captivantes pour ceux qui explorent le Pays de Galles à la recherche de ses racines mythologiques.
Une deuxième version de la légende apparaît dans le Mabinogion, dans l’histoire de Lludd et Llefelys. Dans ce récit, le dragon rouge combat un dragon blanc envahisseur, et leurs cris de douleur provoquent des calamités sur la terre : les femmes font des fausses couches, les animaux meurent, les plantes deviennent stériles.
Le roi Lludd va trouver son frère sage Llefelys, qui lui suggère de creuser une fosse au centre de la Grande-Bretagne, de la remplir d’hydromel et de la couvrir d’un tissu. Les dragons, attirés par l’odeur, boivent l’hydromel et s’endorment. Lludd les capture et les emprisonne à Dinas Emrys, en Snowdonia. La légende s’entrelace ainsi avec le paysage réel du Pays de Galles, transformant des lieux géographiques précis en scènes mythologiques encore vivantes dans l’imaginaire collectif.
Au Moyen Âge, le dragon rouge était étroitement associé aux souverains du Gwynedd, la principale région du nord du Pays de Galles. En particulier, il est lié à la figure de Cadwaladr, roi du Gwynedd au VIIe siècle, qui l’utilisait comme son emblème personnel. À partir de là, le dragon rouge devint le symbole de la résistance galloise contre les invasions normandes et anglaises ultérieures.
Au XIVe siècle, Owain Glyndŵr — le grand chef de la rébellion galloise contre la domination anglaise entre 1400 et 1416 — utilisait un étendard avec un dragon doré sur fond rouge (Y Draig Aur), variante qui soulignait les ambitions royales du chef. Son insurrection resta la dernière grande tentative d’indépendance galloise avant l’absorption définitive dans le royaume anglais.
Le tournant décisif arriva avec Henri VII, premier roi Tudor, qui avait des origines galloises. À la bataille de Bosworth en 1485, Henri Tudor marcha sous un drapeau représentant Y Ddraig Goch, cherchant à gagner le soutien du peuple gallois. Après la victoire, le drapeau fut porté en procession solennelle à la Cathédrale St Paul à Londres, et le dragon rouge fut inclus comme élément de support dans les armes royales des Tudor pour signifier ses origines galloises.
L’un des aspects les plus curieux et discutés du drapeau gallois est son absence du Union Jack, le drapeau du Royaume-Uni. L’Union Jack, dans sa première version de 1606, combina la Croix de Saint-Georges (Angleterre) avec le Saltire écossais. Le Pays de Galles n’a pas été inclus car, depuis les Laws in Wales Act de 1535-1542 sous Henri VIII, il avait été formellement incorporé au royaume d’Angleterre et considéré comme faisant partie intégrante de celui-ci, non comme une nation séparée à représenter.
Le résultat est que le Pays de Galles est la seule nation constitutive du Royaume-Uni dont le drapeau ne figure pas dans l’Union Jack. Au fil des années, diverses propositions ont été avancées pour modifier le drapeau britannique en incluant le dragon gallois — notamment une proposition du député travailliste au Parlement européen Ian Lucas, qui prévoyait le dragon au centre du tissu — mais aucune n’a eu de suites concrètes. La question reste un point sensible dans le débat sur l’identité galloise et les relations entre le Pays de Galles et le reste du Royaume-Uni.

Malgré des siècles d’utilisation comme symbole national, le drapeau du Pays de Galles ne fut reconnu officiellement comme étendard national que le 10 décembre 1959, par un décret royal. La forme officiellement adoptée s’appuyait sur l’ancienne devise héraldique utilisée par les monarques anglais et britanniques depuis la dynastie Tudor : on a mount vert a dragon gules, c’est-à-dire « un dragon rouge sur un mont vert ».
Avant 1959, deux versions principales existaient : l’une avec le dragon rouge sur un fond blanc et vert simple, et une autre avec l’ajout en bas d’un écusson portant l’inscription Y Ddraig Goch Ddyry Cychwyn (« le dragon rouge ouvre la route »), devise de la Maison de Tudor. La version officielle adoptée en 1959 est celle sans inscription, celle que nous connaissons aujourd’hui.
La fête nationale du Pays de Galles tombe le 1er mars, à l’occasion du Dydd Gŵyl Dewi, c’est-à-dire le Jour de Saint-David, patron du pays. C’est le jour où Y Ddraig Goch est exposé avec le plus d’emphase dans tout le Pays de Galles et dans les communautés galloises du monde. Saint-David (en gallois Dewi Sant) était un moine et évêque du VIe siècle, canonisé au XIIe siècle par le pape Calixte II.
En ce jour, il est traditionnel de porter un poireau ou une jonquille à la boutonnière — les deux symboles floraux nationaux gallois — et de participer aux célébrations culturelles qui incluent la musique, la poésie et des représentations en langue galloise. Le jour de Saint-David n’est toutefois pas un jour férié officiel au Royaume-Uni, malgré les campagnes périodiques pour le reconnaître comme tel.
Aujourd’hui, Y Ddraig Goch est un symbole omniprésent dans la vie quotidienne galloise. Dans les stades de rugby — le sport national par excellence — le dragon rouge flotte partout, et l’équipe nationale galloise est surnommée précisément « le Dragon Rouge ». Le rugby est le contexte dans lequel l’identité galloise s’exprime avec la plus grande intensité émotionnelle, et les matchs au Principality Stadium de Cardiff sont célèbres pour la chaleur des supporters et pour le chant collectif des hymnes nationaux.
Le dragon rouge apparaît également sur les armoiries du Prince de Galles, sur de nombreux bâtiments publics gallois et sur des centaines de produits, d’insignes et d’affiches qui évoquent l’identité galloise. Dans la diaspora galloise dans le monde — particulièrement nombreuse en Patagonie, en Argentine, où une communauté galloise s’est installée en 1865 — le drapeau est un puissant symbole d’appartenance culturelle et de mémoire collective.